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Abus de violences

Survivre à la brutalité ambiante et à la violence symbolique. 

Par Ngagne Fall
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SunuNews

L’histoire politique moderne du Sénégal foisonne de rendez-vous électoraux entachés de scènes de violences. Celles consécutives aux élections législatives et présidentielle de 1988 font jurisprudence bien que n’ayant pas inauguré cette tragique réalité qui remonte au début des années soixante. Le souvenir des émeutes mortelles préalables à la présidentielle de 2012 est encore vivace dans la mémoire des familles des victimes et de tous les Sénégalais qui languissent de chagrin face à cette violence politique meurtrière. Les manifestations observées récemment à Grand Yoff, Rufisque et la Medina, pour ne citer que les plus médiatisées, relèveraient ainsi du phénomène désormais fatidique de la barbarie préélectorale au Sénégal. Indéniable, il est des tribulations consubstantielles à la construction de toute démocratie politique. Et celle du Sénégal, pas encore centenaire, n’y échappe pas. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de nuisible à notre bien-être collectif de voir cette effusion passionnée de violences à chaque veille d’une élection majeure? De voir cette jeunesse dénuée de l’éducation, de la formation et du travail dont elle a besoin s’entretuer ou se faire abattre par la police pour des factions politiques qui ont prouvé à profusion leur répugnante facilité à passer de ces déchirements fougueux aux idylles post-électorales de « partage du gâteau »? Et le pire, c’est cette propension chez les responsables politiques de tous bords dans une telle atmosphère à bander les biscotos au lieu d’appeler au calme et à un affrontement sain et non violent des idées et des programmes. Que n’a-t-on pas entendu de part et d’autre après les récents affrontements à Grand Yoff?

 

Parallèlement, il est irréfutable que dans la perspective des législatives du 30 juillet 2017 d’autres formes de sévices plus subtils mais fort nocifs sont devenues courantes et risquent à long terme d’inhiber le corps social sénégalais qui, en réalité, fait vivre et avancer notre démocratie. Il s’agit de cette « violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance » que Pierre Bourdieu appela « violence symbolique ». Une analyse des pratiques dans la période précédant les législatives montre que le gouvernement n’a pas le monopole de cette violence symbolique. Toutefois, un inventaire absolument non exhaustif des actes posés par le régime du président Macky Sall montre la prévalence du pouvoir dans le domaine. Comment ne pas souffrir du spectacle révoltant autour des cartes d’identité biométriques? Comment l’État peut-il débourser 50 milliards de francs CFA, dans un marché de gré à gré pour la fabrication desdites cartes et offrir aux Sénégalais un tel pastis à quelques jours du scrutin? Que faire de toutes ces vidéos dévoilant des actes ou des tentatives de fraude dans la gestion des cartes? Comment oublier la question fondamentale du respect des libertés publiques et politiques avec l’emprisonnement à point de Khalifa Sall? Les arrestations de certains leaders de l’opposition? La détention de la bande à Oulèye Mané? Un message fort à l’endroit de tous ces milliers de talentueux jeunes sénégalais, mais assez naïfs pour croire que l’usage de leur liberté d’expression ou de publication peut justifier une caricature si anodine du président de la République? L’opposition politique, cette catégorie disparate et capricieuse, dotée d’un instinct de démultiplication exceptionnel, a assommé les électeurs sénégalais en pondant ses 46 listes. Ni le Sénégal ni tous ces beaux principes braillés à longueur d’interviews ne sont assez transcendants pour leur dicter de ranger au placard les egos obèses afin de bâtir une solide coalition. Enfin, que dire du retour triomphal du président Abdoulaye Wade à 91 ans? Inimaginable il y a quelques mois, cette répétition, indépendamment des qualités intrinsèques du « Vieux », est aussi d’une rare violence pour tous les Sénégalais qui croient à la capacité de renouvellement du personnel politique comme indice d’une évolution démocratique durable.