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Colonel Ndaw: "La sécurité de nos États est menacée par des forces mafieuses et terroristes"

Monde militaire, crise en Casamance, problèmes de sécurité dans la sous-région ouest-africaine.

Par Ngagne Fall, propos recueillis au téléphone
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SunuNews

Après quarante deux ans de service dans les forces armées sénégalaises, Colonel Abdoulaye Aziz Ndaw, qui a pris sa retraite en janvier 2015 reste aujourd’hui encore profondément un soldat. Reçu au Prytanée militaire de Saint-Louis à l’âge de 18 ans, Abdoulaye Aziz Ndaw a par la suite fait son chemin au sein de la gendarmerie nationale où il a formé des générations de pandores et commandé des unités territoriale et mobiles, avant de rejoindre le grand commandement après un passage dans quelques cabinets ministériels. Le colonel vit aujourd’hui une paisible retraite naviguant entre la France, où se trouvent ses enfants, et le Sénégal, où il réside. Et malgré deux dernières années de service orageuses, déclenchées par la publication de son livre pamphlet en deux tomes, Pour l’honneur de la gendarmerie sénégalaise, Colonel Ndaw semble plus que jamais fier et attaché à son identité militaire. Entretien.

 

SunuNews : Comment se passe votre retraite? 

Colonel Ndaw : Je la vis bien, comme tous les retraités des forces armées. De temps en temps, je travaille en qualité de consultant sur des questions de sécurité dans le cadre de la sous-région. Il y a beaucoup de problèmes sécuritaires qui se posent et il m’arrive d’être sollicité pour apporter mon expertise. 

 

SunuNews : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Pour l’honneur de la gendarmerie sénégalaise et quels sont vos sentiments après l’accueil réservé par le public sénégalais aux deux tomes de cet ouvrage?

Colonel Ndaw : Après la sortie des livres beaucoup de Sénégalais y ont vu de la frustration parce que je n’ai pas été nommé général ou pour d’autres raisons du genre. À ceux-là, je rappelle que dans l’armée sénégalaise, il y a beaucoup de colonels; et je ne suis ni le meilleur ni le moins bon, je suis juste un colonel normal. Je n’ai aucune prétention particulière en temps que colonel de devoir être nommé général. C’est une décision qui ne relève pas de moi, mais d’autorités politiques qui ont des responsabilités qu’ils exercent en tenant compte des intérêts de la nation et de beaucoup d’autres éléments. Et c’est surtout une question de confiance politique que de compétence militaire. En tant que colonel, je pense avoir rempli ma mission. J’ai été nommé à ce grade très jeune et je le suis resté pendant quinze ans, ce qui est exceptionnel et très rare dans l’armée. J’ai effectué aussi des missions qui dépassent normalement mon grade de colonel. J’ai été conseiller du président de la République et du Premier ministre, j’ai dirigé des directions et j’ai été le numéro deux de la gendarmerie. Donc, sur le plan purement professionnel, j’ai eu toute la satisfaction escomptée. Maintenant à un moment donné de ma carrière, il y a eu des problèmes qui relèvent plus de l’honneur que de l’évolution professionnelle. En tant qu’officier mon honneur a été atteint et j’ai fait tout ce qui était de mon possible pour que l’État rétablisse ma réputation. J’ai été mêlé à des faits indignes dont je n’ai rien à voir. J’ai des enfants, une famille, donc j’ai considéré qu’il fallait rétablir des vérités. J’ai d’abord exigé des enquêtes administratives et judiciaires pour que ces faits soient clarifiés. Après, j’ai jugé qu’il était de mon devoir vis-à-vis de moi même, de ma famille, de mes enfants de rétablir certaines vérités. Maintenant, on peut me reprocher la façon dont je l’ai fait car il y a des lois et règlements à respecter, J’ai été puni pour cela, je l’ai accepté sans problème. Mais au moins aujourd’hui, je peux me regarder dans une glace, je peux aussi regarder mes anciens subordonnés dans la gendarmerie avec toute ma fierté et tout mon honneur. Pour moi, ce sont des choses essentielles. Voilà, en résumé, la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre

 

SunuNews : Votre sentiment sur la réception du livre par le public?

Colonel Ndaw : Honnêtement, ce n’est pas mon problème. L’important pour moi c’était de rétablir la vérité des faits face à des accusations graves qui ont entaché mon honneur. J’ai donné quarante deux années de ma vie à l’armée et je ne pouvais pas concevoir sortir de l’armée par la petite porte. J’ai été plusieurs fois publiquement désigné, un membre de ma famille a été interpellé, et même des hommes sous mon commandement m’ont apostrophé : « Mon colonel comment vous avez pu faire cela? » J’entendais donner des réponses très claires à ces gens-là. 

 

SunuNews : Quelles sont ces accusations dont vous parlez?

Colonel Ndaw : Elles étaient multiples. On m’a accusé de détournement de deniers publics, de manque de loyauté envers la gendarmerie, de problèmes de mœurs, d’intempérance et d’adultère. En fait, les gens ont essayé de me coller les pires accusations pour motiver mon débarquement du commandement, alors qu’aucune de ces imputations n’est valable. Il y a eu un incendie, les gens ont voulu l’éteindre mais en m’immolant. C’est dans mon livre. Il y a eu des faits constants qui se sont passés, lorsque le président de la République a demandé des comptes, j’ai été purement et simplement sacrifié. Je considère que c’est un complot d’État. Et dans l’armée à laquelle je crois, celle à laquelle j’ai consacré ma vie,  je conçois très mal que des officiers conspirent. Un officier doit toujours assumer, faire face à ses responsabilités.

 

SunuNews : La sécurité est-elle, aujourd’hui, une question essentielle pour assurer l’émergence du Sénégal comme paraît le suggérer le titre de votre dernier essai? 

Colonel Ndaw : Nous faisons face à des problèmes de sécurité énormes. Tout le Sahel est déstabilisé. Si nous ne prenons pas en compte ces défis sécuritaires nous allons vers la disparition de nos États. Ils seront contrôlés par des forces mafieuses ou terroristes. Telle est la situation. Maintenant, en tant qu’officier je suis heureux que le Sénégal ait pris en compte ces aspects sécuritaires. Il y a des efforts constants de la part de l’État vis-à-vis des forces de sécurité et de défense qu’il faut souligner. Mon livre est donc une contribution dans l’organisation de tels investissements. J’ai fait des suggestions sur la gendarmerie, la police et même sur l’Agence d’assistante à la sécurité de proximité : quelles sont les postures à prendre, les réformes à mener, etc. C’est l’objectif de ce livre

 

SunuNews : Que pensez-vous des derniers rebondissements de la crise en Casamance et des réponses des autorités?

Colonel Ndaw : Sur la Casamance, je vais être très bref. J’ai fait partie de ceux qui ont géré le problème de la Casamance dans les années 1990. À l’époque j’étais conseiller à la primature en charge de questions dont le champ couvrait la crise en Casamance. J’étais le responsable du service de lutte contre la subversion et le terrorisme pendant huit ans. Dans ce cadre, j’ai eu à exercer des fonctions directes en Casamance où j’étais pratiquement le représentant de l’État. Je devais rendre compte à mon patron qui était un général, au président de la république et au premier ministre. Je suis bien placé pour dire qu’il y a une grande évolution par rapport à ces trente dernières années. Pour une fois pendant cinq ans nous avons pu avoir une accalmie. C’est une avancée importante, notable. Mais une crise comme la Casamance engendre des répercussions sociales, économiques, la situation des réfugiés, la question des mines, etc. Et malheureusement, il y a des gens qui en profitent. La coupe de bois fait partie de ces problèmes, tout comme le chanvre indien. Il y a des réseaux qui cherchent à contrôler toutes ces activités, et c’est normal dans une telle conjoncture. À mon avis, cela ne remet pas en cause le processus de paix déjà enclenché. Il faut prendre en compte l’existence de ces problèmes liés à toute situation de crise et réfléchir à comment mieux les comprendre, les contourner et les éradiquer. C’est un travail continu de la part de l’État.

 

SunuNews : Les trafics illicites de bois et de drogue, peuvent-ils être isolés de la question séparatiste?

Colonel Ndaw : Non, cela ne peut pas être réglé séparément de la crise, cela fait partie de la crise. Toute situation conflictuelle engendre une économie de guerre. Les gens en profitent sachant que l’on a du mal à assurer l’application stricte des lois de la République. Est-ce que cela remet en cause le processus, non. Il y a des bandes armées qui essaient de contrôler ces commerces illicites. La difficulté c’est que parmi ces bandes armées, on retrouve aussi bien un aspect indépendantiste qu’un versant mafieux. Pour ce qui est des derniers rebondissements, nous avons plus affaire à des mafieux qu’à des indépendantistes. Le MFDC (Mouvement des forces démocratiques de Casamance) ne contrôle pas tout parfois. 

 

SunuNews : Que vous pensez des appels lancés de part et d’autres pour une intervention plus rigoureuse de l’armée en Casamance, ce qui revient à dire y engager une véritable guerre?

Colonel Ndaw : Les forces armées n’ont jamais cherché à faire la guerre en Casamance. Notre mission est d’y assurer la sécurité des personnes et des biens. Ce qui suppose garantir l’État de droit, garantir la liberté de circulation des personnes et des biens, garantir la sécurité des gens. Pour cela l’armée n’a pas à faire des opérations de guerre en Casamance. L’armée fait donc des opérations de police, elle aide la police et la gendarmerie à assurer l’État de droit, comme elle l’aurait fait à Dakar ou Diourbel dans de pareilles circonstances. La guerre ne nous rapportera rien. Ce qui est essentiel c’est que l’Etat puisse remplir ses missions et qu’il n’y ait pas de sanctuaire indépendantiste en Casamance; et ça l’armée sénégalaise le garantira. 

 

SunuNews : Le processus de paix est-il fiable en l’état actuel?

Colonel Ndaw : Le processus doit continuer, je considère qu’il est bon. Honnêtement, ceux qui conduisent ce processus aujourd’hui ont de meilleurs résultats que lorsque j’y participais. Pendant cinq ans, il n’y a pas de coup de feu en Casamance, et vous voulez qu’on arrête tout cela pour faire quoi? Non, il faut continuer. Il y a des difficultés, ce qui est normal dans un processus pareil, mais les gens en charge ne doivent pas se laisser démotiver par ces obstacles.

 

SunuNews : Au delà du Sénégal qu’est-ce que vous pensez des menaces que le djihadisme pose aujourd’hui sur la sécurité dans la sous-région?

Colonel Ndaw : Aujourd’hui toute l’Afrique de l’Ouest est menacée par ce fléau. Il faudrait dépasser nos systèmes d’armée pour pouvoir y faire face. Il faudrait que l’on puisse mettre en place des forces armées de la CEDEAO. Nous avons un ennemi identifié, le terrorisme international. Les djihadistes ont été chassés d’Irak, de Syrie, ils se sont déplacés dans le ventre mou qui s’étend jusqu’en Afrique de l’Ouest. C’est un vaste territoire, vous avez le Niger, le Mali, le Burkina Faso, le Nigeria et même la Côte d’Ivoire. Maintenant, est-ce que ces pays ont les moyens individuels pour éradiquer le terrorisme, je ne le pense pas. Il faut un investissement de tout le monde. Et peut être l’occasion de créer une vraie force régionale. Une véritable intégration sous-régionale peut passer par l’intégration de nos forces armées qui disposeront ainsi des moyens adéquats pour combattre le terrorisme. Le Sénégal seul ne peut pas le faire, le Mali seul non plus ni le Niger. Mais avec nos moyens réunis et une conscience qu’il y va de notre propre sécurité, nous pouvons y arriver. Quand vous réalisez que l’armée française n’a engagé dans sa stratégie sahélienne que 4000 hommes, en plus des forces aériennes, il est clair qu’au sein de la CEDEAO nous pouvons parfaitement faire l’effort ensemble pour avoir une telle capacité ou plus. C’est un sacrifice nécessaire qui peut nous garantir une force aérienne capable, de deux ou trois escadrilles, de vrais avions de chasse. Toute cette logistique qui fait défaut à nos pays aujourd’hui.

 

SunuNews : Qu’est-ce que vous pensez de la collaboration avec les armées occidentales tout aussi préoccupées par le terrorisme et qui ouvrent, comme l’armée américaine, de plus en plus de base dans nos régions?   

Colonel Ndaw : Aujourd’hui, cette coopération est indispensable, mais elle pose aussi des problèmes de souveraineté. Donc, il faut que nous ayons le courage de prendre notre propre sécurité en charge. Le G5 Sahel par exemple, c’est un bon début mais le G5 Sahel à lui tout seul ne suffit pas; et Il y a beaucoup de limites dans cette initiative. La manœuvre militaire est très simple, une fois que l’on a toutes les composantes d’une force. Les 4000 Français de l’opération Barkhane, ils ont les capacités aérienne et de renseignement, ainsi que toute la panoplie qui peut leur permettre de contrôler le Sahel, même si ce n’est pas le cas. Aucune de nos armées ne dispose présentement de telles capacités, donc il faut une volonté politique pour aller vers une intégration qui pourra seule nous garantir la sécurité. Même si le Sénégal a fait de gros efforts d’investissements sur le plan de la force aérienne et des blindés, pour avoir une capacité significative dans la sous-région, il faut de l’intégration de nos forces armées. 

 

SunuNews : Justement à propos du G5 Sahel, le Sénégal n’en fait pas partie, n’est-ce pas là une occasion manquée de renforcer l’intégration que vous évoquez?

Colonel Ndaw : À mon avis, oui. Les pays qui sont sous la menace directe des terroristes ont pensé faire le G5 Sahel avec l’aide de la communauté internationale. Même si nous ne semblons pas être immédiatement concerné, il faut comprendre que les terroristes ne s’arrêteront pas là-bas. Donc, on ne peut pas attendre d’être directement menacé. Néanmoins, des soldats, gendarmes et policiers sénégalais sont dans les forces des Nations unies qui opèrent dans le Sahel. Mais, encore une fois, cela ne suffit pas, il faut plus d’efforts pour intégrer les forces sous-régionales.    

 

SunuNews : Ne pensez-vous pas aussi que pour assurer la sécurité dans nos régions, il est tout aussi nécessaire de se pencher sur des questions souvent ignorées mais si essentielles comme la justice sociale, la redistribution de la croissance, etc. 

Colonel Ndaw : Il faut évidemment plus de démocratie, plus d’éducation, plus de santé. Il faut assurer un minimum de standards. Tout le monde parle du Plan Sénégal émergent (PSE), c’est bien, mais pour émerger il faut d’abord certains standards. Moi, je parlerai plutôt d’un Plan Sénégal normal (PSN), la normalité ici requiert de régler certains problèmes de base liés à l’éducation, l’apprentissage ou la santé publique afin de pouvoir envisager sereinement l’émergence.

  

SunuNews : Est-ce que vous envisagez une carrière en politique? 

Colonel Ndaw : Non. 

 

SunuNews : C’est un « Non » définitif?

Colonel Ndaw : Il ne faut jamais dire « Fontaine je ne boirai pas de ton eau! », mais je me considère comme un militaire. Toute ma vie, c’est l’armée. Donc, un système de valeurs, une discipline, une rigueur, des méthodes de travail qui n’ont rien à voir avec le monde politique. La retraite ne m’enlève pas mon état d’officier que je compte conserver pour toujours. Lors des dernières législatives, j’ai refusé la proposition de figurer sur la liste d’une coalition parce que je ne me vois pas faire cela. Pendant plus de quarante de service, j’ai contribué au développement de ce pays et je compte continuer à participer tout en restant ce que je suis, un officier à la retraite.