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Tabaski différée à Roosevelt Island

Commémorer une fête culturelle et religieuse sénégalaise en terre américaine.

Par Ngagne Fall
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Du fond du couloir menant à la Community Room de l’immeuble Island House, au numéro 555 de la rue Main Street, les notes de la fameuse chanson Tabaski de Youssou Ndour sont clairement perceptibles. Au seuil de la porte, on est ébahi par le vide de la salle. En dehors de la D.J. officiant dans un coin faisant face à l’entrée, on compte trois invitées et l’hôte du jour, Nestor Ndiaye. Président de l’association des Sénégalais de Roosevelt Island qui célèbre la fête de Tabaski ce samedi 26 septembre, Nestor s’est montré persifleur devant notre étonnement en lançant cette expression populaire américaine : « You can take someone out of the hood, but you cannot take the hood out of someone ». Bien que lors de la dernière réunion de l’association en vue de la préparation de la Tabaski 2015 il fût convenu de commencer la fête à 15 heures, ce n’est qu’une heure plus tard que les membres de l’association ont commencé à faire irruption. « En bons Sénégalais, que l’on soit en Amérique ou ailleurs, on a du mal à se départir de nos péchés mignons », reconnaît Nestor. À cheval sur la ponctualité, Nestor est quant à lui arrivé sur les lieux le premier et à temps, habillé d’un élégant boubou trois pièces de basin marron beige dont il s’est vite débarrassé du pardessus pour s’attaquer aux derniers réglages avant l’arrivée des festoyeurs. N’est-il pas étrange de fêter la Tabaski deux jours après la date officiellement retenue sur l’ensemble du territoire américain ? Pas de l’avis de Nestor qui, après avoir insisté sur le casse-tête du calendrier pour les immigrés quand la Tabaski survient un jour ouvrable, assure professoral que le choix du samedi s’est fait « dans le respect d’une tradition musulmane qui établit que la Tabaski s’étend effectivement sur trois jours. Le samedi, en plus de tomber un week-end, reste dans la limite des trois jours ».

Tout comme certains membres de l’association qu’il dirige, Nestor est un doyen des résidents de Roosevelt Island. Cette étroite bande de terre, émergeant sur la East River entre les arrondissements de Manhattan et de Queens, est peu connue des New-Yorkais bien que placée sous les projecteurs des médias américains récemment par le meeting de Hillary Rodham Clinton lors du lancement de sa campagne pour la candidature démocrate à la présidentielle 2016. La quiétude de Roosevelt Island, qui la distingue des tumultueux arrondissements alentour, rappelle tant le calme plat de la campagne que certains l’assimilent volontiers à un « petit village » à l’intérieur de la ville de New York. Une singularité de cette localité administrativement rattachée à l’ultramoderne Manhattan : il n’y a pas de feux de signalisation routière. Roosevelt Island est un paisible ilôt de 0,60 km° où vivent 14 000 âmes qui, comme la « Grande pomme », est culturellement bigarrée avec plusieurs communautés religieuses ou ethniques cohabitant en parfaite harmonie dans le respect mutuel. L’association des Sénégalais de Roosevelt Island, regroupant 16 familles, « n’a qu’une existence de fait et n’a jamais eu d’interactions avec les autorités locales de l’île encore moins le consulat général du Sénégal », souligne son président. Créée pour servir de cadre de rencontres et d’échanges entre les familles sénégalaises, ce rassemblement a aussi une mission de soutien financier grâce à un système informel de microcrédit. « Nous avons un fonds de solidarité qui est alimenté par les cotisations mensuelles de 100 dollars de chaque membre. Nous puisons dans ce fonds pour organiser nos manifestations, pour soutenir financièrement (400 dollars) une famille qui reçoit chez elle et enfin pour allouer un modeste pécule de 1000 dollars chaque mois à un de nos adhérents à tour de rôle », explique Nestor. En outre, les frais afférents à l’organisation matérielle d’événements comme la Tabaski ou la fête du 4 Juillet (date de l’indépendance des Etats-Unis également célébrée par les Sénégalais de Roosevelt Island) sont pris en charge par l’association. 

À 16h40 les fragrances et fumets d’une fête de Tabaski louable inondent la pièce. Tout le long du mur à côté de l’entrée, un riche buffet de Tabaski est maintenu à température constante grâce aux chauffe-plats, et sur les chaises disposées tout autour de la salle les familles, coquettes sur leur trente et un, devisent gaîment. Cette liesse trahit, selon Mme Adama Konteye, l’enthousiasme de participer à de « telles échappées distractives dans ce pays où le stress du metro-boulot-dodo est très pesant surtout pour les communautés immigrées ». En charge cette année d’accommoder les moutons certifiés Halal, Mme Leila Gueye , dans sa gracieuse tenue bleue lavande en broderie fine, dénie toute contrainte dans l’organisation de cette Tabaski, dont le déroulement s’est tant amélioré qu’elle n’est plus nostalgique. Adama, très élégante un chic boubou mauve et noir surplombé d’un Tagal soigné, a appuyé cette déclaration, saluant le travail de l’association qui a permis au fil des ans de célébrer la « Tabaski en essayant de se rapprocher autant que possible de la façon dont elle est fêtée au Sénégal, c’est-à-dire mettre de belles tenues sénégalaises, rendre des visites de courtoisie aux amis, etc. » Et de belles tenues, il y en avait de quoi en mettre plein la vue aux insulaires new-yorkais. Des robes et boubous deux pièces de basin riche aux couleurs lumineuses, intenses et modernes ; des coiffes qui rivalisent de finesse et de créativité avec les Tagals de Dakar, de Ndar ou du Baol ; des parures qui dévoilent et corroborent la beauté légendaire de la femme sénégalaise. Les hommes n’ont pas été en reste dans ce concours d’élégance. Leur code vestimentaire du jour était l’ensemble deux ou trois pièces en basin riche que certains dandys auront même agrémenté de bonnets assortis aux couleurs de leurs boubous. Personne dans la salle n’a été exempté du respect de ce code.

Steve Vadal, Américain caucasien, qui se fait aussi appeler Abdal Aziz, très à l’aise dans son chic trois pièces de basin olive s’est familièrement fondu dans la masse. Et comme d’habitude il s’y est plu. Marié à une Sénégalaise depuis plusieurs années, Abdal Aziz est un solide quinquagénaire aux cheveux courts, barbe et moustaches bien coupées et grisonnantes. Visiblement très amoureux de son épouse et heureux d’être là, il s’enthousiasme : « Être marié à une femme sénégalaise est merveilleux et cela me permet de participer à ces fêtes qui ont un côté très famille. J'ai été tellement aimé et accepté dans la communauté que je me sens ici chez moi. Il y a abondamment d’affection de la part de tout le monde toujours. Une culture non américaine à cet égard, la chaleur est tellement plus intense, plus authentique, et c’est une très belle chose. » Steve, en Yankee provincial typique qui ne connaît pas une autre langue que l’anglais, déplore la barrière linguistique qui s’érige souvent à l’occasion de manifestations comme celle d’aujourd’hui, où le wolof et le français s’enchevêtrent allègrement. Mais il se lance le challenge « d’apprendre ces deux langues dès que le rythme infernal de [s]on travail [le lui] permettra ». Après une brève pause, qui a semblé avoir eu l’effet d’un rappel à la réalité, il concède de sa voix timbrée d’un authentique accent américain : « à ma retraite probablement ». Au-delà de la dimension festive, il présume l’importance psychologique et sociale d’une telle rencontre pour la communauté sénégalaise car c’est « une formule efficiente pour rester connecté à la mère patrie ». Amadou Ndiaye, le vétéran de la communauté sénégalaise sur l’île, abonde dans le même sens : « C’est une initiative qui a des apports positifs, d’abord pour nous immigrés en ce qu’elle est une sorte de sédatif à la nostalgie du pays qui nous habite tous, mais surtout pour nos enfants qui peuvent se retrouver, faire connaissance et s’identifier à ce qui nous unit tous, c’est-à-dire notre culture. » 

19h00, c’est l’heure de stimuler la digestion. Après quelques passages au buffet qui a commencé à se dégarnir, et en attendant le dessert, la frénésie du « Mbalakh pur et dur » gagne la Community Room. Au rythme des derniers opus, qui font danser les fêtards à Dakar, et des incontournables des ténors Thione Ballago Seck, Youssou Ndour et Omar Pène, toutes les générations réunies dans la salle se sont trémoussées de joie. Autour de la piste de danse de circonstance qu’elles ont aménagée, les femmes ont été contraintes de faire de la place aux époux qui pour certains ont succombé aux invites coquines de leur douce moitié quand les autres n’ont tout simplement pas pu résister aux appels envoûtants du Mbalakh. Assurément, c’est l’apothéose de cette fête de Tabaski, moment où toute l’assistance s’est rapprochée du cercle de danse : les téléphones flashent, les applaudissements retentissent, les danseurs ondoient. Le délire est transcendant et collectif. Les jeunes (entre quatre ans et l’âge préadolescent), qui au départ avaient délimité leur propre périmètre à l’écart, se sont rapprochés et ont amplifié l’excitation. Parmi eux, le binoclard surnommé Papa dans un original mini Thiaya a épaté son audience avec des virevoltes et pirouettes d’une parfaite précision. Même si dans leurs tenues sénégalaises on remarque une aisance inégale chez les uns et les autres, leur gestuelle et leur chantonnement aux lèvres rappellent la fierté évoquée par Leila Gueye « de voir que les enfants s’intéressent à la Tabaski et à la culture sénégalaise en général. Par exemple, poursuit-elle, ils peuvent chanter beaucoup de chansons populaires sénégalaises en wolof, alors qu’ils ne parlent pas bien le wolof ». Et à entendre Filly et Bintou, deux préadolescentes opiniâtrement cramponnées à leur téléphone mobile, dans leur parfait accent new-yorkais, l’objectif paraît être atteint. Filly, qui en est à sa sixième participation, reconnaît « l’importance de cette fête qui symbolise ma culture, ma religion et mes origines. Je suis très fière de faire la Tabaski ainsi et je souhaite que cette célébration se perpétue ». Ayant déjà passé une Tabaski au Sénégal quand elle avait cinq ans, Bintou estime que c’est important pour elle de fêter la Tabaski à New York aussi. « Mes parents ont commencé à la fêter parce qu’ils ont grandi avec, cela fait partie de leur histoire. Et s’ils ne m’avaient pas initiée, je n’aurais pas eu la possibilité de comprendre la valeur culturelle de cet événement et de m’y intéresser convenablement, admet-elle. Sachant maintenant que c’est la fondation de qui je suis, j’aimerai que cette tradition continue. »

Nés et éduqués en Amérique de parents immigrés sénégalais, la connexion de ces jeunes Américains à la culture du pays d’origine de leurs parents est un sujet de préoccupation récurrent pour ces derniers. Derrière ses lunettes de soleil noires de marque Polo en monture plaquée or, Ibou Dia, comme d’habitude très stylish dans son ensemble deux pièces blanc, soutient que, même si cette fête est une retrouvaille entre des amis de longue date, c’est « aussi et surtout pour nos enfants qui sont nés et grandissent dans ce pays un rappel de leurs origines, un moyen de renforcer leurs affinités avec les traditions de leurs parents, donc de ne pas perdre leurs repères culturels ». Ousmane Cissé, résidant à Roosevelt Island depuis 24 ans, voit dans un tel rassemblement une « occasion idoine pour ma fille [biraciale, son épouse est blanche] d’intégrer la communauté sénégalaise, de connaître davantage ses racines sénégalaises ». Aujourd’hui, c’est avec un sourire plein de malice, qu’il constate que sa « fille est maintenant enthousiasmée à l’idée de venir à de telles rencontres ». Une telle préoccupation largement partagée dans les communautés immigrées n’est pas une sinécure pour ces parents dans la ville de New York City où les musulmans représentent autour de 2% de la population totale (légèrement au-dessus de 400 000 sur plus de 20 millions d’habitants), d’après un recensement de l’American Values Atlas en 2014, Un acte réconfortant a néanmoins été posé par les autorités new-yorkaises vers la fin de l’hiver dernier. En mars 2015, le maire de New York, Bill de Blasio, a décrété qu’à compter de l’année scolaire 2015-2016, les fêtes religieuses musulmanes Eid el-Adha et Eid el-Fitr, respectivement Tabaski et Korité, seront reconnues jours fériés sur le calendrier officiel des écoles publiques de la ville. Conscient de la charge symbolique d’une telle décision et de ses répercussions positives sur les enfants de familles comme la sienne, Nestor se félicite que la Tabaski qui est une « fête importante dans notre culture sénégalo-musulmane ne passe plus inaperçue ».

20h30, certains invités s’excusent de devoir prendre congé pour assister à une rencontre avec le président sénégalais, Macky Sall, qui est à New York pour les besoins de l’Assemblée générale des Nations unies. Une brève intrusion de la politique à ce rendez-vous. Et cela, malgré les remous suscités par ce meeting du président Sall parmi les groupes d’immigrés sénégalais politiquement engagés. Malgré le débat houleux sur la politique américaine d’immigration instillé par le cocasse Donald J. Trump, candidat favori à la candidature républicaine pour la présidentielle de 2016. Malgré un débat public de plus en plus alimenté par une rhétorique anti-musulmane. Les membres de l’association des Sénégalais de Roosevelt Island sont résolus à faire de cette journée exclusivement une occasion de communion culturelle et de gaieté partagée entre des familles unies par l’amitié et l’origine commune. Après le nettoyage de la Community Room pour recouvrer la caution de 60 dollars que Nestor avait déposée auprès des propriétaires, une réunion pour déterminer la date et l’endroit du prochain Get Together a été le dernier acte de cette journée. Il n’y a si bonne compagnie qui ne se sépare ou ne se quitte!