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Ndiaga Loum : Intime corrélation entre contextes politique et médiatique au Sénégal

Des rapports entre politique et médias au cours de l'évolution de la démocratie sénégalaise.

Par Ngagne Fall, propos recueillis à Montréal
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Ndiaga Loum parle de « l’abîme de la presse » / D.R.

Ma première rencontre avec Ndiaga Loum fut livresque. Il y a plus de dix années, son étude Les médias et l’Etat au Sénégal — L’impossible autonomie (L’Harmattan, 2003) a été un support essentiel dans la rédaction de mon mémoire de master en 2004. Lors de notre entretien, un après-midi pluvieux du mois d’avril dernier à Montréal, j’ai été frappé par la louable modestie de l’homme. Loum est un chercheur qualifié dans les domaines des sciences juridiques, politiques et de l’information, à l’expertise reconnue et sollicitée, qui enseigne la communication internationale à l’Université du Québec en Ouataouais (UQO). Le professeur Loum, qui suit « naturellement » l’actualité du Sénégal, nous avait gratifié d’une introspection instructive de la scène politique et médiatique sénégalaise qui garde aujourd’hui toute sa pertinence au regard de l’accès de frénésie de part et d’autre de la sphère politico-médiatique relativement au « dialogue national ». 

Son dernier ouvrage : Emprise médiatique et mutations politiques et institutionnelles en Afrique : le cas du Sénégal est à paraître prochainement aux éditions Karthala. 


SunuNews : Qu’est-ce que vous avez retenu du débat concernant le référendum du 20 mars dernier ? Quels enseignements tirez-vous des résultats ?

Ndiaga Loum : J’ai constaté une adversité extrêmement dure entre les camps du « Oui » et du « Non » lors des débats pré-référendaires. Ce qui, à mon avis, a finalement éludé l’enjeu central de cette consultation. On a arrêté de parler de réformes constitutionnelles, on s’est plus focalisé sur la personnalité du président, sa capacité à respecter sa parole ou pas. Lui aussi, ayant senti une sorte de défiance entretenue par l’opposition, a voulu faire de ce vote un plébiscite. C’est ce qui explique que le débat a plus tourné autour de la question « Qui est pour ou contre Macky Sall ? » ; et l’enjeu constitutionnel a été complètement mis de côté.  

Si je me référe à la façon dont le référendum a été construit, à l’orientation que les deux camps ont voulu lui donner et aux résultats qui sont sortis des urnes, j’en tire la conclusion qu’il n’y a pas eu finalement de gagnant. Le grand enseignement de ce référendum a été le rejet de la classe politique par la population sénégalaise. Le message aux politiciens se résume ainsi : « Si vous n’avez pas de considération à notre endroit, nous savons ce que nous représentons et nous vous renvoyons dos-à-dos. » Telle est ma lecture du fort taux d’abstention. Maintenant, il faut chercher à situer les responsabilités par rapport à ce rejet de la classe politique d’une manière générale. Et je refuse toute forme de dichotomie ou de manichéisme dans l’analyse de ces résultats. Les responsabilités sont un peu partagées. Bien sûr, comme on dit le poisson pourrit toujours par la tête, et la responsabilité première revient au chef de l’Etat Macky Sall. Je pense qu’à partir du moment où il a renoncé à sa promesse publique—d’abord promesse de campagne électorale, ensuite engagement politique une fois élu président de la République—, l’enjeu de ce référendum n’était plus là. Le débat référendum était vidé de sa substance essentielle, cela n’avait plus de sens. D’ailleurs, je considère que les 15 ou 18 réformes auraient pu passer par voie parlementaire, et cela nous aurait permis d’économiser nos finances qui ont été englouties dans l’organisation d’un référendum boycotté par les Sénégalais. Et cela aurait aussi évité à la classe politique d’essuyer ce rejet spectaculaire par le peuple sénégalais. J’ai l’impression qu’on a un peuple qui est absolument résigné aujourd’hui, un peuple qui de déception en déception (entre 2000 et 2016) s’est finalement dit : « Ces gens-là sont tous pareils et ce n’est pas la peine qu’on s’engage ! »  

Cela dit, je pense que ce serait tirer une conclusion trop hâtive d’en déduire les Sénégalais vont aussi boycotter les prochaines consultations. Je crois que les populations ont conscience de la force de leurs cartes électorales et ont ainsi appris à exprimer leur colère, leur angoisse, leur mécontentement à travers les urnes. Les Sénégalais sont absolument conscients des enjeux des élections législatives et présidentielle pour ne pas hésiter, le moment venu, à exprimer leur mécontentement. J’ai tendance à croire qu’on a une population qui sait plus sanctionner que voter. Et comme la sanction s’applique à ceux qui ont pour responsabilité de les sortir de leurs urgences, forcément quand ils ne sont pas contents ce sont les dirigeants qui sont sanctionnés. C’est pourquoi je pense que c’est extrêmement prétentieux et imprudent de la part de la classe dirigeante actuelle, je veux parler de ceux qui sont au pouvoir, de dire puisque Macky Sall a été élu par 65% des Sénégalais, nous avons une majorité qui nous octroie une certaine marge de manœuvre. Si vous lisez l’histoire politique du Sénégal, vous allez vous rendre compte que toutes les majorités ont toujours dit la même chose jusqu’à ce qu’elles soient par la suite surprises par le cours des élections. Je crois qu’il n’y a pas de correspondance automatique, il n’a pas de lien de causalité directe entre la majorité électorale et la majorité sociologique. Et je pense que c’est là où l’analyse de nos hommes politiques est un peu défaillante. Sur une population de 14 millions d’habitants dont cinq millions d’inscrits, parmi lesquels trois millions de votants, la majorité de 65% sur ces trois millions vous confère en réalité une majorité électorale et non une majorité sociologique, la seule qui détermine la légitimité sociologique. C’est l’erreur qui a été commise par Abdou Diouf et reproduite par Abdoulaye Wade. Si les tenants du régime actuel continuent à raisonner de la même façon, ils risquent d’avoir les mêmes surprises, pour la simple raison que l’analyse manque de profondeur. 

Une autre conséquence plus particulière du référendum, c’est le traitement médiatique. Dans mon livre, Emprise médiatique et mutations politiques et institutionnelles en Afrique : le cas du Sénégal, actuellement sous presse aux éditions khartala, il y a une section qui porte justement sur le traitement médiatique du référendum du 20 mars 2016. Je l’ai intitulé « A l’aube du oui, au crépuscule du non, l’abîme de la presse ». J’essaie d’y montrer comment les médias sont presque tous tombés sous la dictature de l’argent. 

 

SunuNews : En votre qualité d’expert des médias, quelle appréciation faites-vous du fond et de la forme de l’offre médiatique au Sénégal et de l’évolution du secteur ? 

Ndiaga Loum : J’ai  l’habitude de regarder le paysage, de faire le portrait actuel des médias sénégalais sous le prisme de l’histoire. Je cherche de ce fait à montrer qu’il y a toujours une corrélation entre l’image des médias et le contexte politique qui leur donne naissance. Cela permet, au moins en terme pédagogique, de clarifier un postulat : les médias ne sont que les produits du contexte politique et institutionnel qui leur permet de se mouvoir dans l’espace de liberté démocratique. 

Il faut forcément procéder à une sorte de subdivision pour l’analyse. On a eu l’époque de Léopold Sédar Senghor qui, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, avait trouvé déjà plus d’une centaine de médias. On oublie de rappeler que la période coloniale sénégalaise a enfanté le pluralisme médiatique sénégalais. Ce ne sont pas des avancées que l’on doit au régime post indépendance qui les ont en réalité trouvées en place. Et il est toujours plus difficile pour un régime de remettre en cause ce qu’il a déjà trouvé sur place. Mais il faut dire que l’intelligence et la ruse politiques de Senghor lui ont permis de profiter d’un événement : c’est à la suite du fameux coup d’Etat de 1962 qu’il a introduit des réformes prétextant que cette crise politique avait prouvé que nous n’étions pas mûrs pour une démocratie. Il installa ainsi un système de parti unique, refusant par conséquent tout pluralisme médiatique. C’est cela qui explique la corrélation qu’il y a eu entre la période de parti unique, imposé par Senghor, et l’inexistence d’un pluralisme médiatique légalement cautionné. Néanmoins, il y avait un pluralisme de fait parce que les journaux clandestins étaient là. Et l’amusant paradoxe avec Senghor, c’est que même lorsqu’il refusait l’existence des journaux cela ne lui empêchait pas à l’occasion d’envoyer une lettre au rédacteur d’un journal qu’il savait clandestin pour le féliciter de la qualité grammaticale des articles. 

En 1972, après la grève de 1968, il a senti la nécessité de réformer. C’est ainsi que le poste de Premier ministre a été réinstauré en 1970, et à partir de 1972 il a commencé à accorder de façon officielle des autorisations aux médias. Ce qui donna naissance à l’un des premiers journaux privés avec le label de l’indépendance et de la liberté qui existait au Sénégal, c’était Lettre fermée d’Abdourahmane Cissé. Ce dernier a été d’ailleurs tellement surpris de l’ouverture senghorienne que son premier article, il l’a fait sous forme de poème pour rendre hommage au président poète. Mais, au bout de trois numéros, il a commencé à se remettre de ses illusions parce qu’il lui a suffi de remettre en cause la gestion de certaines sociétés d’Etat pour que son journal soit suspendu. Et même si la Cour suprême a annulé, au terme d’un long processus judiciaire, la suspension, l’épisode a été suffisamment dur pour freiner ses ardeurs. Et Lettre fermée n’a, d’ailleurs, jamais pu renaître de ses cendres. 

Toujours dans ce même contexte de pluralisme avec l’ouverture politique à trois courants en 1974, puis à quatre courants en 1976, il y a eu l’émergence de ce qu’on a appelé la presse satirique. C’est ainsi qu’est apparu Le Politicien de Mame Less Dia, qui a commencé à caricaturer Senghor, donc à le désacraliser. Ici également Senghor a su mettre en œuvre les moyens nécessaires pour faire taire ses ennemis. Et il a suffi que Dia s’intéresse à la vie privée du président pour être traduit en justice et emprisonné à l’issue d’un procès. Face aux conditions carcérales extrêmement dures, il a privilégié la négociation. Il écrivit ainsi une lettre d’excuse dans laquelle il rendait hommage à son père Senghor, qu’il n’aurait jamais dû « salir », avec la promesse de rejoindre par la suite le journal du parti du président. On voit bien ici la corrélation qu’il y a entre le contexte politique et celui de mutation médiatique.  

Avec l’arrivée d’Abdou Diouf, l’ouverture politique va aussi avoir des conséquences directes sur le pluralisme médiatique. Les journaux clandestins, qui n’avaient pas pignon sur rue, osaient dès lors s’afficher en profitant de l’ouverture médiatique légalisée, institutionnalisée par Diouf. C’est l’époque de l’émergence des premiers groupes de presse tels Sud Communications, Walfadjri qui ont accompagné ce processus jusqu’aux années 1992-1993, où l’ouverture audiovisuelle a été concrétisée. Laquelle libéralisation a été, je crois, l’un des facteurs déterminants dans la réalisation de l’alternance au Sénégal en 2000, grâce au travail remarquable des jeunes radios privées d’alors qui ont fait renaître l’information en langues nationales. Toutefois, je ne cautionnerai pas le raccourci analytique de certains journalistes du privé qui n’ont eu aucune retenue à dire que c’est grâce à eux que l’alternance politique de 2000 a eu lieu. Je pense que l’on ne peut pas négliger les autres facteurs dont le code électoral consensuel de 1992, le contexte de consensus politique avec l’entrée des opposants au pouvoir et la nomination d’un militaire politiquement neutre à la tête du ministère en charge des élections. 

À partir de ce moment, la question était de savoir ce que Abdoulaye Wade allait faire de cet héritage, lui qui a été accompagné jusqu’au pouvoir par ces médias. Ces derniers, combattus par le régime de Diouf, ont répliqué en allant s’acoquiner avec Wade et ont pleinement assumé l’étiquette de médias d’opposition. Wade, une fois au pouvoir, s’est d’emblée montré préoccupé par la place des médias privés dans la démocratie sénégalaise. Il avait même promis à Babacar Touré de rapatrier sa télé qui était en France et d’en faire la première chaîne panafricaine. Mais les périodes d’amour ont très vite fait place aux phases de désamour à compter de la sortie du livre du journaliste Abdou Latif Coulibaly. C’était la première tentative dans la presse de remise en cause de l’hégémonie des Wade. La réponse s’est faite en trois étapes. D’abord, Wade a manifesté son hostilité à la presse privée en général, mais en se donnant comme ambition aussi de liquider le groupe Sud Communications. Je crois l’erreur ici, c’est la confusion entretenue entre le combat personnel de Coulibaly et celui du groupe qui l’employait à l’époque. Ensuite, il a continué à instrumentaliser les médias d’Etat comme s’il n’avait pas pris acte de la nuisibilité de la même pratique pour le régime de Diouf. Enfin, on a assisté à l’émergence des bien nommés « journaux du palais ». Lesquelles publications étaient, à mon avis, au service d’une excroissance monarchique sur les marches du PDS. 

Le même schéma, Presse privée / Opposition politique, qui avait permis l’arrivée de Wade au pouvoir semble s’être encore répété pour aider Macky Sall à accéder au pouvoir. Je cherche toujours à faire cette corrélation entre le contexte médiatique et le contexte politique. Je me pose aussi la question à savoir qu’est-ce que Macky Sall a appris des relations entre la presse et l’Etat. Dans un récent entretien avec la 2S TV, j’ai fait part de mon pressentiment d’un pilotage à vue, d’une sorte de tâtonnement. Je veux dire par là qu’il n’y a pas de lisibilité ou de visibilité de la politique de Macky Sall par rapport aux médias. Et c’est ça qui explique la différence de gestion au sein des organes publics d’information. Observant la ligne éditoriale du Soleil, on dirait que le quotidien national viserait aujourd’hui la neutralité. C’est extraordinaire ! Le Soleil, sans le dire, cherche à ne pas être totalement et de façon vulgaire sous les ordres du pouvoir. De l’autre côté à la RTS on a une soumission volontaire extraordinaire, pire que ce qui s’est passé dans les années précedentes avec Racine Talla. Et cela mérite d’être souligné. 

Quand je parle de « l’abîme de la presse », il ne s’agit pas seulement de la presse privée qui a été achetée, mais aussi de la défaillance de l’Etat à déterminer une orientation claire au service public de l’information. C’est un recul de plus de trente ans, et c’est quand même assez extraordinaire! Par conséquent, la personnalité de chaque directeur se reflète sur la gestion éditoriale des organes.

Du côté de la presse privée, je constate deux problèmes aux antipodes : alors que certains réclament de façon ouverte leur amitié et leur proximité avec le président de la République, d’autres lui manifestent une hostilité directe et systématique. Ainsi, j’ai autant de mal à déchiffrer Madiambal Diagne que Sidy Lamine Niass. Maintenant, il faudrait savoir si leurs positions extrêmes—hostilité et proximité—influencent leur travail quotidien de journalistes. Mon constat c’est que dans les organes privés il y a toujours une résistance à l’interne par rapport aux orientations désirées par les chefs. 

Autre problème, la précarité des entreprises de presse au Sénégal. Le gouvernement de Macky Sall en est très conscient et peut actionner les goulots d’étranglement à tout moment. C’est d’ailleurs ce qui explique aujourd’hui la gestion tendancieuse au niveau de l’aide à la presse malgré l’existence d’une loi mise en place pour organiser les subventions publiques aux entreprises du secteur médiatique. 

 

SunuNews : Aujourd’hui il y a une crise profonde des médias qui se reflète sur la qualité de leur production. Pensez-vous que cela est lié au contexte politique ?  

Ndiaga Loum : Les médias sont presque tous devenus de vulgaires commerçants. C’est-à-dire qu’ils ont compris que l’information d’une manière générale est devenue un créneau par lequel on peut s’enrichir par le chantage, par la déformation professionnelle. Et qui parle de déformation professionnelle, parle aussi de déformation du contenu. Si la fabrique de l’information est juste un moyen de se faire de l’argent comme tout autre, les risques de voir les journalistes se livrer à un marketing ou du marchandage peu compatible avec leur noble mission sont réels. À côté des défis endémiques de la formation, cette perversion est aujourd’hui un des problèmes de la presse sénégalaise qui explique pourquoi cette profession est tant discréditée. D’ailleurs, je me demande même si les journalistes ne sont pas aussi discrédités que les hommes politiques. 

Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, avant l’idéal du journalisme était là, la vocation était là. C’était l’époque où l’on pouvait entendre des journalistes comme le regretté Ibrahima Fall revendiquer : « On veut faire du journalisme comme on nous l’a appris à l’école. Ni laudateur ni nihiliste. »